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Fri, 06 Dec 2019 17:54:45 +0000 - (source)


Depuis dix ans, La Quadrature du Net lutte pour qu’Internet reste un outil d’émancipation. Face à la censure généralisée, utilisant le prétexte de la lutte contre le « piratage », le terrorisme et maintenant la « haine ». Face à la surveillance politique permise par la loi renseignement. Face aux ambitions hégémoniques de l’industrie numérique, combattues grâce à la neutralité du Net et au RGPD. Tout cela en France comme en Europe, au Parlement, devant les juges ou dans les média, tous les jours. Pour défendre notre Internet idéal.

Puis nous avons mesuré combien défendre Internet ne suffirait plus. Les mêmes menaces arrivaient dans nos rues, dans nos écoles. Si l’informatique était devenu un outil d’oppression et de contrôle en ligne, il le deviendra partout ailleurs aussi. Et nous devrons y faire face collectivement. C’est pourquoi nous avons lancé la campagne Technopolice, qui a déjà réuni tant d’énergies nouvelles.

Mais comment garder courage ? Avec nos cinq salariées et notre trentaine de membres, nous peinons déjà tellement à courir derrière chaque nouvelle menace qui frappe Internet. Où trouver la rage et l’ambition d’aller défendre tout le reste ? En manifestation contre les drones, dans les écoles contre la reconnaissance faciale, dans le métro contre la détection de mouvement… Nos mains sont déjà si pleines, et nos yeux si lourds.

Quand soudain, la nature frappa l’ennemi. Des oiseaux s’en prirent aux drones de la police, renvoyés au sol. Les humains n’étaient plus seuls. Le front de notre lutte n’a cessé de s’étendre en dix ans, mais nous le tiendrons, avec vous, car nous ne sommes pas seuls.

Nous commençons aujourd’hui notre campagne de dons et la dédions au courage que ce clin d’œil de la nature nous a rendu.

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POURQUOI SOUTENIR LA QUADRATURE ?

La Quadrature du Net est en campagne de financement pour 2020 : aidez-nous à tenir une année encore, nos libertés le méritent ! <3 Vous pouvez faire un don par CB, ou bien par chèque ou par virement. Et si vous pouvez faire un don mensuel (même de 5 € !), n’hésitez pas, ce sont nos préférés : en nous assurant des rentrées d’argent tout au long de l’année, les dons mensuels nous permettent de travailler avec plus de confiance dans la pérennité de nos actions.
En plus, le cumul des dons donne droit à des contreparties <3

DE NOUVEAUX PALIERS POUR LES CONTREPARTIES

Cette année, les paliers de dons qui donnent accès à des contreparties ont changé.
Si vous êtes un·e habitué·e, vous verrez qu’ils ont augmenté (ça marche rarement dans l’autre sens), pour s’adapter aux coûts de la fabrication et de l’expédition.
Dorénavant, pour recevoir un piplôme il faudra cumuler 42€ de dons, pour un (piplôme)+sac 64€, pour un (piplôme+sac)+t-shirt 128€, et pour un (piplôme+sac+t-shirt)+hoodie 314€.
Attention, l’envoi n’est pas automatique, il faut faire la demande sur votre page personnelle de donateur !
Et si les contreparties tardent un peu à arriver, ce qui n’est pas rare, c’est parce qu’on est débordé·es, ou qu’on attend le réassort dans certaines tailles, et qu’on fait tout ça nous-même avec nos petites mains. Mais elles finissent toujours par arriver ! Merci encore pour votre générosité, et merci beaucoup pour votre patience <3

À QUOI SERVENT VOS DONS ?

Ils servent tout simplement à faire exister l’association ! La Quadrature du Net compte une trentaine de membres bénévoles et emploie une équipe de six salarié·es à plein temps. C’est minuscule, pour tout le boulot à abattre. Quand on se présente à nos collègues à l’étranger, l’étonnement est toujours le même : « Vous êtes aussi peu nombreux pour faire tout ça ? » Ben oui, on est aussi peu nombreux, et non on n’a pas le temps de s’ennuyer…
En 2019, on a récolté 240 000 € sur les 320 000 € qu’on s’était fixé comme objectif. Nous n’avons pas atteint cet objectif, comme beaucoup d’autres associations en France. Nos dépenses pour l’année 2019 se montent environ à 262 000€.
Les dons recueillis servent principalement à payer les salaires des permanents (79% des dépenses). Le restant couvre le loyer et l’entretien du local, les déplacements des un·es et des autres en France et à l’étranger (en train uniquement) et les divers frais matériels de l’activité militante (affiches, stickers, papier, imprimante, t-shirts, etc.).

Quand on ventile toutes les dépenses (salaires inclus) sur les campagnes, en fonction du temps passé par chacun·e sur les sujets de nos luttes, ça ressemble à ça :

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[NextINpact] EDRi et les FAI européens démolissent la proposition de loi Avia contre la haine en ligne

Wed, 27 Nov 2019 12:00:00 +0000 - (source)

Deux rapports ont été adressés à la Commission européenne. European Digital Rights et les FAI européens critiquent vertement la proposition de loi de la députée LREM. Le texte sera examiné bientôt au Sénat, mais il devra, avant toute application, passer entre les fourches européennes. […]

L’association EDRi ou European Digital Rights estime ainsi qu’il présente un sérieux risque d’entrave à la liberté d’expression et d’opinion. « Il risque également de fragmenter le marché unique numérique au moment même où la commission cherche à harmoniser les règles qui régissent les intermédiaires ». Elle plaide pour un débat non pas national, mais européen sur le sujet de la modération. […]

https://www.nextinpact.com/news/108421-edri-et-fai-europeens-demolissent…

[NDLRP : Soutenons notre internet, La Quadrature a besoin de vos dons.]


[Liberation] Vie numérique : Place à l’éthique

Wed, 27 Nov 2019 10:00:00 +0000 - (source)

Face aux dérives du monde numérique, et tandis que l’appareil législatif, vite dépassé, se construit tant bien que mal, le débat éthique prend de l’ampleur, obligeant tous les acteurs à se questionner. […]

« Les données personnelles mobilisent des enjeux éthiques colossaux. A ce titre, le RGPD a quelques défauts, mais c’est un socle intéressant… si seulement il était respecté », explique Sylvain Steer, enseignant en droit et culture numérique à l’IUT d’Orsay (Université Paris Sud), et membre de la Quadrature du Net (LQDN), association de défense des droits et libertés sur Internet. Parmi les principaux droits entérinés par le RGPD   la portabilité des données (art. 20), leur effacement (art. 17), la possibilité d’actions de groupe (art. 80), ou encore une collecte et un traitement des données personnelles soumis au consentement « libre, explicite, spécifique, informé » de l’internaute (art. 7). La loi n’est, de fait, pas encore tout à fait passée dans les mœurs… « Pour la seule page d’accueil de Libération, j’identifie 28 trackers tiers, dont Facebook, Google ou BFM TV, qui collectent des données des visiteurs sans les en informer, repère, cruel, Sylvain Steer (1). Et ne parlons pas des Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft), qui continuent de violer impunément le RGPD .» […]

https://www.liberation.fr/evenements-libe/2019/11/17/vie-numerique-place…

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[GrafHit] RadioPicasoft La Voix est libre, Technopolice, la surveillance dans l’espace public

Tue, 26 Nov 2019 12:00:00 +0000 - (source)

« Partout sur le territoire français, la « Smart City » révèle son vrai visage : celui d’une mise sous surveillance totale de l’espace urbain à des fins policières. En juin 2019, des associations et collectifs militants ont donc lancé la campagne Technopolice, afin de documenter ces dérives et d’organiser la résistance. https://technopolice.fr » […]

NDLRP : interview de Klorydryk, membre de La Quadrature du Net.

https://radio.picasoft.net/co/2019-11-15.html

NDLRP – Entretien à retrouver aussi sur le Peertube de La Quadrature du Net :

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[FranceCulture] Digital Labor : tout clic mérite-t-il salaire ?

Tue, 26 Nov 2019 10:00:00 +0000 - (source)

À quoi correspond le digital labor ? Dans quelle mesure peut-on considérer les internautes comme producteurs de valeur sans le savoir ? En tant qu’internaute, chacun d’entre nous n’aurait-il pas tendance à devenir à notre insu plus micro-travailleur que consommateur ?

Serions-nous tous tombés dans le panneau ? Les géants d’internet nous ont-ils eus jusqu’à la moelle, au point de nous transformer, à notre insu, en travailleurs non-rémunérés ? A chaque like, à chaque note attribuée, à chaque commentaire rédigé, nous produisons de la valeur et nous engraissons ces services qui nous apparaissent comme gratuit. Ça c’est pour la voie passive. A la voix active, ce sont ces gens contraints au micro-travail : le tâcheronnat 2.0 qui consiste à aider les Intelligences Artificielles à apprendre, à reconnaître, à déchiffrer ou dans le pire des cas, les fermes de clics dans les pays pauvres. Bienvenus à l’ère du digital labor. […]

Et pour décrire, analyser et comprendre les enjeux de ce « digital labor » qui est, comme on le verra, difficilement traduisible en français, nous avons le plaisir de recevoir aujourd’hui Antonio Casilli, professeur à Telecom Paris, Institut Polytechnique de Paris, co-auteur notamment de « Qu’est-ce que le digital labor » avec Dominique Cardon aux éditions INA et Benjamin Bayart, président de la fédération des fournisseurs d’accès à Internet associatifs et co-fondateur de la Quadrature du Net. […]

https://www.franceculture.fr/emissions/la-methode-scientifique/la-method…

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[RadioCampusParis] La Matinale de 19h – La Quadrature du Net

Mon, 25 Nov 2019 12:00:00 +0000 - (source)

Ce soir nous recevons Arthur Messaud, juriste à La Quadrature du Net pour parler de Technopolice, une campagne lancée pour s’opposer aux smart cities policières, celle qui utilisent les nouveaux moyens offerts par les avancées technologiques pour surveiller et punir.

« La technologie est un super bon alibi pour détruire le service public. » 

https://www.radiocampusparis.org/la-matinale-de-19h-la-quadrature-du-net…

NDLRP – Émission à retrouver aussi sur le Peertube de La Quadrature du Net :

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[FranceCulture] Du masque à la reconnaissance faciale : le visage est-il le dernier lieu de résistance politique ?

Mon, 25 Nov 2019 10:00:00 +0000 - (source)

Alors que la figure du Joker a été reprise par des manifestants du monde entier, les discussions sur la mise en place de la reconnaissance faciale questionnent les libertés publiques. Le visage, moyen d’expression des colères sociales, désormais utilisé à des fins politiques ? Une zone à défendre ?

Des manifestants de Hong Kong aux spectateurs du film Joker qui met en scène une révolte urbaine menée par un clown grimaçant, le visage semble être devenu un enjeu d’identification et de reconnaissance. Les états comme les grandes sociétés qui collectent des données informatiques sont intéressés en effet à cette reconnaissance faciale que refuse une partie des citoyens, pour qui se couvrir le visage grâce au maquillage, ou cagoule ou masque est une façon de préserver ses libertés. Le visage est-il le dernier lieu de résistance politique ? […]

Les intervenants :

https://www.franceculture.fr/emissions/le-temps-du-debat/du-masque-a-la-…

NDLRP – Extrait de Félix à retrouver aussi sur le Peertube de La Quadrature du Net :

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Reconnaissance faciale : le bal des irresponsables

Fri, 22 Nov 2019 12:46:02 +0000 - (source)

Nous le répétons depuis plusieurs semaines : la reconnaissance faciale continue à se déployer en France sous la pression combinée du gouvernement, d’élus et d’industriels. Elle est encouragée par des nombreux rapports d’administrations qui multiplient les préconisations pour faciliter son acceptation par la population.

Le dernier en date, rendu par l’INHESJ et que nous publions ici, a profité de la participation d’une des directrices de la CNIL – Florence Fourets. Le fantasme d’une technologie régulée, juridiquement bordée, ne tient pas. L’histoire récente de la surveillance d’État le démontre amplement. C’est pourquoi il est urgent d’interdire la reconnaissance faciale.

Avant de s’intéresser aux éléments de langage utilisés par les promoteurs de la reconnaissance faciale et à la stratégie qu’ils souhaiteraient nous imposer, revenons rapidement sur les dispositifs déjà déployés en France.

Retour sur les dispositifs déployés en France

Comme nous le dénoncions le mois dernier, le débat que propose le gouvernement sur la reconnaissance faciale pour faciliter les « expérimentations » est faussé : la technologie est d’ores et déjà largement déployée en France.

Outre les portiques d’authentification par reconnaissance faciale « PARAFE » (pour « passage automatisé rapide des frontières extérieures », présents dans cinq aéroports français, deux gares et au départ d’Euro-tunnel pour les bus), le fichier de traitement des antécédents judiciaires (dit « TAJ ») permet depuis 2012 à la police et à la gendarmerie (entre autres) de faire de la reconnaissance faciale à partir de photographies de personnes « mises en cause » lors d’une enquête (nous avons demandé ce lundi son abrogation au ministère de l’Intérieur en vue d’un éventuel contentieux – voir notre article détaillé).

D’autres expérimentations ont été réalisées ou sont en cours de réalisation : par la société Aéroports de Paris, pendant plusieurs mois à Orly-Ouest en salles d’embarquement ou dans des zones délimitées dans des terminaux de Roissy-Charles-de-Gaulle et Orly-Sud. À Nice, en 2019, un test a été mené pour la première fois en France sur la voie publique, pendant trois jours lors du Carnaval. L’application d’identité numérique du gouvernement Alicem, qui devrait être lancée en janvier 2020, comporte elle-aussi un dispositif de reconnaissance faciale (nous avons engagé un contentieux contre cette application qui ne respecte pas le RGPD). Enfin, si le projet de portiques de reconnaissance faciale prévu dans deux lycées de la Région Sud, à Nice et Marseille (contre lequel nous avions aussi engagé une action contentieuse) est pour l’instant à l’arrêt depuis l’avis négatif de la CNIL, Christian Estrosi et Renaud Muselier ont déjà signalé qu’ils reviendraient à la charge.

La multiplicité de ces dispositifs, à titre expérimental ou pérenne, n’empêche pourtant pas nombre d’acteurs publics et d’industriels de considérer que l’on ne va encore pas assez loin, ni assez vite. Le discours est toujours le même, fondé sur le caractère « inéluctable » de la technologie : en raison du cadre juridique actuel, qui serait selon eux trop strict, les industriels français ne pourraient pas expérimenter la reconnaissance faciale aussi facilement qu’ils le voudraient, prenant alors du retard sur leurs concurrents étasuniens ou chinois. Une « loi d’expérimentation » serait alors nécessaire pour faciliter le développement de ces dispositifs et créer une « reconnaissance faciale éthique » à la française.

Didier Baichère, un promoteur à l’Assemblée Nationale

En mars 2019, nous rencontrions Didier Baichère, député du groupe LaREM et membre de l’OPECST (Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques) qui commençait à réfléchir sur le sujet sans y connaître grand-chose. Quelques mois plus tard, il est devenu spécialiste auto-proclamé et rend une note de huit pages sur la reconnaissance faciale où l’on retrouve déjà le vocabulaire et les arguments qui reviendront ensuite à chaque fois que le sujet sera abordé par l’un de ses promoteurs. Il y conclut en effet que « la généralisation [de la reconnaissance faciale] semble inéluctable », qu’il faut « élaborer rapidement un cadre législatif permettant d’accompagner les expérimentations au profit de l’écosystème industriel et universitaire français », « mener des études sur l’acceptabilité de ces technologies par les différentes catégories de la population et « améliorer la formation à l’économie de la donnée pour permettre aux décisions d’être prises de façon éclairée et en s’affranchissant des mythes auxquels renvoient ces technologies ». Sur la nécessité d’expérimentation, il développe son propos précisant que le RGPD « ne permet pas à l’heure actuelle aux acteurs français d’être compétitifs sur la scène internationale ».

Compétitivité contre libertés

Cette friction entre compétitivité et libertés se retrouve donc dans la plupart des notes et rapports publics rendus sur le sujet. Cédric O, secrétaire d’État au numérique, après avoir souligné que « la reconnaissance faciale entre dans nos vies sans que son cadre d’utilisation n’ait encore été clarifié » proclame pourtant que « expérimenter la reconnaissance faciale est nécessaire pour que nos industriels progressent ». Ou la revue du CREOGN (pour « Centre de recherche des officiers de la gendarmerie nationale ») qui énonce que « dans un cadre juridique suffisamment souple, les expérimentations permettraient aux industriels français de développer des solutions souveraines».

Les mots « concurrence », « souveraineté » et « industriels » prennent toute la place dans ce soi-disant « débat ». Ce sont d’ailleurs le Forum économique mondial avec le Conseil national du numérique qui sont chargés de « co-construire un cadre de régulation de la reconnaissance faciale »[1] . Ils expliquent que « le cœur de l’expérimentation consiste à tester nos recommandations sur des systèmes de reconnaissance faciale existants en partenariat avec des acteurs industriels ». La France, qui fait déjà partie des premiers exportateurs mondiaux d’armes, semble désormais vouloir expérimenter sur sa population sa nouvelle génération d’outils de surveillance à vendre à ses partenaires commerciaux, faisant fi de leur passif de violations des libertés fondamentales. Les industriels français, au premier rang desquels Thales et Idemia, pourraient alors se vanter d’être en mesure de proposer des solutions co-constuites dans le pays se disant des droits de l’homme…

La Chine prise en exemple

Tout récemment a été publiée une note de l’Institut National des Hautes Études de la Sécurité et de la Justice (INHESJ) [2]. Elle est rédigée par le « Groupe de diagnostic stratégique n°8 », composé d’une avocate (Sharone Franco), de salariés d’Airbus, du CEA (Commissariat à l’énergie atomique), de SANOFI (groupe pharmaceutique), et vice-présidé par… Florence Fourets, « directrice chargée de projets régaliens » de la CNIL. Dans ce rapport de 50 pages, les auteurs préconisent « une démarche où le potentiel recours à la reconnaissance faciale se veut pragmatique, et volontairement gradué ». L’insistance sur la compétition économique y est encore une fois pleinement assumée : les auteurs pointent d’ailleurs du doigt le « cadre réglementaire plus contraint dans notre pays », qui explique que « les solutions développées par les industriels français sont majoritairement commercialisées en dehors de la France, ce qui n’est pas sans poser des problèmes pour des groupes français qui ne peuvent pas mettre en avant de références hexagonales ». Ainsi, expliquant que « les algorithmes doivent être entraînés à partir de bases contenant un très grand nombre d’images de visages variés provenant d’origines différentes » et que « la réglementation française contraint fortement l’utilisation de telles bases de données », le rapport vient prendre en exemple à suivre « la société chinoise Cloudwalk [qui] a acheté au Zimbabwe la totalité de sa base de données contenant des visages de ses citoyens ».

Le reste du rapport est malheureusement dans la même veine. Il propose notamment une analyse de la situation en Chine où, selon eux, « la culture chinoise est plus encline à accepter une intrusion de surveillance de la vie privée que la culture française ». Après cet exemple choquant de relativisme culturel qui fait fi des formes de résistance opposées par la société chinoise au régime, il se poursuit avec des préconisations pour « une meilleure acceptation » de la population… Le fait qu’un agent de la CNIL participe à la rédaction d’un tel rapport illustre bien l’un des problèmes fondamentaux de la CNIL : pour elle, dans le dilemme entre innovation technologique et libertés, il semble que ce soit la première qui doit nécessairement avoir gain de cause.

La conclusion du rapport de l’INHESJ recoupe tristement les discours de Cédric O et de Didier Baichère : les auteurs du rapport appellent à une « adaptation du cadre juridique actuel (…) pour faciliter les expérimentations », au « soutien aux industriels français » et à un texte législatif permettant l’instauration de dispositifs de reconnaissance faciale dont « il pourrait être notamment prévu de limiter les périodes d’utilisation en termes de durée mais également d’un point de vue géographique ». On y apprend enfin que Renaud Vedel (Préfet coordinateur ministériel en matière d’intelligence artificielle et autre promoteur régulier de la technologie) propose de « constituer un fichier permanent de données biométriques qui ne serait activé que sur des périodes temporaires déterminées, dans des contextes prévus ou sur des zones particulièrement exposées ».

Et la CNIL dans tout ça ?

La CNIL est l’une des seules autorités (avec les juges) qui devraient normalement contrôler et limiter le déploiement de ces dispositifs. En octobre 2018, elle publie un communiqué appelant à la tenue d’un « débat démocratique » sur le sujet. Ensuite, pendant presque une année, pas grand-chose, jusqu’à sa récente recommandation sur l’expérimentation de portiques de reconnaissance faciale. Elle s’y décide enfin à appliquer les principes de nécessité et de proportionnalité qui sont au cœur du RGPD. Notons néanmoins que cette recommandation, ainsi que celles rendues précédemment sur le même dossier, ne sont pas publiques : il s’agit de courriers entre administrations que nous sommes obligés d’aller réclamer à l’aide de demandes CADA (voir à ce titre les documents récupérés pour les portiques dans les lycées). Plus tristement, quand elle soulève des craintes et arguments juridiques contre un décret prévoyant la mise en place d’un dispositif de reconnaissance faciale (comme ce fut le cas pour Alicem), le gouvernement ne l’écoute pas. Et la présidente de la CNIL, Marie-Laure Denis, semble se satisfaire de cette impuissance.

Son récent « code de la route » de la reconnaissance faciale n’est pas des plus encourageants : si la CNIL y souligne bien les dangers intrinsèques à la technologie, elle ne semble pas avoir le courage politique suffisant pour en tirer la conclusion logique, c’est-à-dire son interdiction. Les lignes « rouges » qu’elle entend tracer semblent d’ailleurs bien faibles, et ses mises en garde tout aussi timorées. Dire, par exemple, que « la reconnaissance faciale à la volée, qui repose sur une captation indifférenciée des visages dans un espace déterminée, appelle à une vigilance toute particulière », n’est en aucun cas une ligne rouge. Une telle « audace » n’aura sans doute pas effrayé outre mesure les élus comme Christian Estrosi qui font leur beurre électoral de ces technologies sécuritaires. Ce dernier s’est d’ailleurs dit en partie « satisfait » de cette note. Comme les promoteurs précédemment cités, et bien que son discours se veuille plus soucieux des libertés publiques que d’autres, la CNIL semble pourtant se forcer à croire une voie médiane entre protection des droits et objectifs sécuritaires, et se résigner comme les autres au caractère à la fois nécessaire et inéluctable de ces nouveaux dispositifs.

Devant cette avalanche de volontés univoques, pour qui la compétitivité commerciale vaut mieux que toutes les libertés fondamentales, les citoyens qui ne veulent pas être surveillés se sentent bien isolés. Par qui faudra-t-il passer pour que quelqu’un redise enfin que la surveillance de tous les visages n’est proportionnée à aucun crime, mais seulement à un fantasme de dirigeant totalitaire ?

La nécessité d’une interdiction

La prochaine étape paraît donc être cette « loi d’expérimentation » qui devrait logiquement apporter certains assouplissements au RGPD ou à la directive police-justice. La future loi renseignement sera-t-elle le véhicule législatif privilégié pour l’expérimentation de ces technologies de surveillance massive ?

Il faudra le répéter, encore et encore : la reconnaissance faciale est une technologie exceptionnellement invasive, déshumanisante et élaborée à terme pour la surveillance et le contrôle permanente de l’espace public. Comme nous le disions il y a déjà quelques semaines, elle « attribue au visage, non plus une valeur de personnalité, l’expression même de la singularité d’une personne humaine, mais une fonction de dénonciation ». Elle promet un contrôle invisible et indolore (on ne sait pas quand une caméra prend notre visage, contrairement au relevé des empreintes ou de l’ADN par exemple) pour nous imposer une vérification d’identité « permanent[e] et général[e] ». Et ne tombons pas dans le piège de la confusion lexicale organisée entre « reconnaissance faciale » et « comparaison faciale », où la seconde serait moins importante que la première : en plus de participer à l’entraînement des algorithmes, l’authentification par reconnaissance faciale prépare, banalise et nous entraîne vers l’identification constante et généralisée sur la voie publique.

Il n’existe pas de « reconnaissance faciale éthique » ou d’usage raisonné d’une surveillance biométrique intrinsèquement totalitaire. Seule l’interdiction est envisageable.

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[1] Ce cadre pourrait d’ailleurs servir de référence pour la pseudo-consultation citoyenne promise par le gouvernement.

[2] L’INHESJ a publié sur son site un rapide résumé de son rapport.


La reconnaissance faciale des manifestant⋅e⋅s est déjà autorisée

Mon, 18 Nov 2019 13:20:03 +0000 - (source)

Depuis six ans, le gouvernement a adopté plusieurs décrets pour autoriser l’identification automatique et massive des manifestants. Cette autorisation s’est passée de tout débat démocratique. Elle résulte de la combinaison insidieuse de trois dispositifs : le fichier TAJ (traitement des antécédents judiciaires), le fichier TES (titres électroniques sécurisés) et la loi renseignement.

L’hypocrisie du gouvernement est totale lorsqu’il prétend aujourd’hui ouvrir un débat démocratique sur la reconnaissance faciale : il en a visiblement tiré les conclusions depuis longtemps, qu’il nous impose déjà sans même nous en avoir clairement informés.

Nous venons de lui demander formellement d’abroger ce système et l’attaquerons devant le Conseil d’État s’il le refuse.

Pour bien comprendre le montage juridique qui autorise le fichage massif des manifestants, il faut retracer l’évolution historique de ses trois composantes – le fichier TAJ (I), le fichier TES (II) et la loi renseignement (III) – puis en interroger les conséquences concrètes (IV).

I. Le fichier TAJ

La première brique de l’édifice est le fichier de police appelé TAJ, pour « traitement des antécédents judiciaires ». Rappeler son origine (A) nous permet de mieux comprendre son fonctionnement actuel (B) et la façon dont il a ouvert la voie à la reconnaissance faciale policière (C).

A. Les origines du TAJ

Dans son rapport sur la loi de sécurité du 21 janvier 1995, le gouvernement explique son projet de modernisation de la police. Le futur fichier nommé « système de traitement de l’information criminelle (S.T.I.C.) » est alors présenté comme une grande nouveauté, « le projet prioritaire pour l’informatisation des services de police » : il « permettra de fédérer au niveau national l’ensemble des fichiers de police et de documentation criminelle ».

Ce fichier ne sera officialisé que six ans plus tard, par un décret du 5 juillet 2001. Le gouvernement de Lionel Jospin crée ainsi un fichier nommé « système de traitement des infractions constatées (STIC) ». Concrètement, dans son avis préalable, la CNIL explique que le STIC centralisera un ensemble « d’informations actuellement conservées dans des fichiers manuels ou informatiques épars, le plus souvent cantonnés au niveau local », et donc peu exploitables. Désormais, pour l’ensemble du territoire français, le STIC réunira toute la mémoire de la police sur les personnes mises en cause dans des infractions, auteurs comme complices, ainsi que leurs victimes : noms, domicile, photographie, faits reprochés…

Il faudra attendre une loi du 18 mars 2003 pour que ce fichier soit clairement endossé par le législateur. À la suite du STIC, créé pour la police nationale, un décret du 20 novembre 2006 crée un fichier équivalent pour la gendarmerie, dénommé « système judiciaire de documentation et d’exploitation» (JUDEX).

Cinq ans plus tard, l’article 11 de la loi du 14 mars 2011 (dite LOPPSI 2) prévoit de fusionner le STIC et le JUDEX au sein d’un fichier unique, que le gouvernement envisage alors d’appeler ARIANE. Cette loi de 2011 est une loi de « programmation » et se voit donc accompagnée d’un « rapport sur les objectifs et les moyens de la sécurité intérieure à horizon 2013 ». D’importantes évolutions sont attendues : « la police déploiera son programme de minidrones d’observation », « une recherche en sécurité au service de la performance technologique […] visera notamment à trouver les solutions innovantes dans des domaines tels que […] la miniaturisation des capteurs, la vidéoprotection intelligente, la transmission de données sécurisée, la fouille des données sur internet, la reconnaissance faciale, les nouvelles technologies de biométrie… ».

La fusion du STIC et du JUDEX est formellement réalisée par un décret du 4 mai 2012. Le fichier unique n’est finalement pas nommé ARIANE mais TAJ, pour « traitement des antécédents judiciaires ». L’une des principales différences entre, d’une part, le STIC et le JUDEX et, d’autre part, le TAJ, concerne la reconnaissance faciale. Alors que les fiches du STIC et du JUDEX ne comprenaient qu’une simple « photographie » des personnes surveillées, le TAJ va bien plus loin. Il est explicitement destiné à contenir toute « photographie comportant des caractéristiques techniques permettant de recourir à un dispositif de reconnaissance faciale (photographie du visage de face) », ainsi que toutes « autres photographies ».

Dans son avis de 2011 sur le décret TAJ, la CNIL « relève que c’est la première fois qu’elle est saisie par un service de l’État d’une demande d’avis sur un traitement reposant sur […] ces technologies de reconnaissance faciale ». Elle explique que ce système « permettra de comparer à la base des photographies signalétiques du traitement, les images du visage de personnes impliquées dans la commission d’infractions captées via des dispositifs de vidéoprotection », ce qui « présente des risques importants pour les libertés individuelles, notamment dans le contexte actuel de multiplication du nombre des systèmes de vidéoprotection ».

B. Le fonctionnement du TAJ aujourd’hui

Un rapport parlementaire de 2018 explique qu’il « existe 18,9 millions de fiches de personnes mises en cause et plus de 87 millions d’affaires répertoriées dans le TAJ », et que « le TAJ comprend entre 7 et 8 millions de photos de face ». En théorie, l’article R40-25 du code de procédure pénale prévoit que le TAJ ne devrait ficher que des personnes contre lesquelles existent des indices graves et concordants d’avoir participé à la commission d’une infraction, comme auteur ou complice. En pratique, il s’agit davantage d’un outil de communication interne aux forces de l’ordre, qu’elles utilisent pour échanger un maximum d’informations pratiques, indépendamment de la véracité ou de la pertinence de celles-ci. Comme l’explique la CNIL en 2012, les policiers et gendarmes remplissent eux-mêmes les fiches, choisissant les qualifications juridiques et les faits à retenir.

Lorsque la photographie du visage d’une personne y figure, elle peut avoir été prise au commissariat ou à la gendarmerie, mais les policiers et gendarmes peuvent tout aussi bien avoir simplement photographié un document d’identité de la personne concernée dans un autre cadre, par exemple dans la rue lors d’un contrôle, ou bien encore, après tout, collecté une photo sur Internet.

En théorie encore, la tenue du TAJ devrait être contrôlée par les magistrats du parquet. Pourtant, Vincent Charmoillaux, vice-procureur de Lille et secrétaire général du Syndicat de la magistrature, expliquait le 28 septembre dernier lors d’un colloque sur le fichage des étrangers organisé par le Syndicat des avocats de France à Lille, que pendant plus de 15 ans, contrairement à la loi, les procureurs n’ont eu aucun accès direct au TAJ qu’ils sont pourtant chargés de contrôler, et que le déploiement des outils informatiques nécessaires à un accès effectif n’était qu’une annonce très récente.

Il ajoutait que, par manque de temps, les services des parquets omettent aussi trop souvent de faire mettre à jour le TAJ lorsqu’une affaire conduit à un classement sans suite, un non-lieu ou une relaxe. Ainsi, une personne peut être fichée pendant 20 ans pour une infraction pour laquelle elle a été mise hors de cause par la justice. Selon lui, si l’utilisation du TAJ par la police, la gendarmerie et l’administration s’est autant développée, c’est en raison des règles bien plus strictes qui encadrent l’utilisation du casier judiciaire et qui ne leur permettent pas de satisfaire ce qu’elles jugent être leurs besoins opérationnels.

C. La reconnaissance faciale dans le TAJ

La police entretient l’absence de transparence au sujet de la reconnaissance faciale, de sorte que celle-ci reste peu documentée, et que ces pratiques ne peuvent être perçues qu’à travers une multitudes de faits divers (et désormais aussi par la campagne Technopolice, par exemple ici ou ).

Dès 2013, des gendarmes niçois se réjouissent auprès de Nicematin : « un homme ayant perdu la tête a été trouvé dans le jardin d’une propriété et il s’est révélé incapable de donner son nom. Les gendarmes l’ont pris en photo et nous l’ont envoyé. Et « bingo », sa fiche est sortie. Il a pu être identifié, puisqu’il était connu des fichiers ». Les gendarmes évoquent aussi le cas « d’un escroc ayant acquis une voiture d’occasion avec un passeport volé et falsifié mais comportant sa photo », retrouvée dans le TAJ par reconnaissance faciale.

En 2014, le Figaro rapporte à Lille un cas d’identification automatisée d’un adolescent, déjà fiché au TAJ, qui s’est vanté sur Snapchat et à visage découvert d’avoir volé un téléphone : « une fois la photo en notre possession, il n’a fallu que quelques minutes pour que 30 ou 40 visages apparaissent à l’écran, explique un commandant ».

En 2018, le Parisien explique que la police a exploité les photographies du TAJ par reconnaissance faciale afin d’identifier un terroriste mort. Plus récemment, une affaire judiciaire en cours à Lyon concerne l’utilisation d’un logiciel pour rapprocher l’image prise par une caméra sur le lieu d’un cambriolage à la photographie d’une personne connue des services de la police et fichée dans le TAJ.

Ces seules anecdotes laissent comprendre que la reconnaissance faciale réalisée à partir du TAJ serait déjà largement déployée en France et depuis longtemps.

Pour résumer, en France, une personne sur dix pourrait avoir sa photo dans le TAJ. La police et la gendarmerie peuvent l’analyser automatiquement afin de la rapprocher d’images prises sur des lieux d’infraction, notamment par des caméras de surveillance. On appelle cette approche la « comparaison faciale ». C’est déjà bien trop de pouvoir pour la police, qui agit ici sans aucun contre-pouvoir effectif. Mais le fichier TES a conduit à l’extension de cette technique à l’ensemble de la population française et donc, à terme, bien au-delà des 8 millions de photographies contenus dans le TAJ.

II. Le fichier TES

La deuxième brique de l’édifice est le fichier TES, pour « titres électroniques sécurisés ». Alors que le TES n’avait à l’origine qu’un champ réduit (A), il s’est finalement étendu à l’ensemble de la population (B) pour en ficher tous les visages (C).

A. Le premier fichier TES (2004 – 2012)

Un règlement européen du 13 décembre 2004 impose aux États membres de délivrer des passeports biométriques qui, notamment, « comportent un support de stockage qui contient une photo faciale ». En pratique, le passeport intègre une puce qui contient une photo du visage. Elle n’est stockée nulle part ailleurs et il faut accéder physiquement au document pour la consulter. À première vue, rien qui puisse directement déboucher sur de la surveillance de masse.

Un an plus tard, le gouvernement français adopte le décret du 30 décembre 2005 qui crée les passeports électroniques afin d’appliquer ce règlement. Au passage, et sans qu’il s’agisse ici d’une exigence européenne, ce décret crée le fichier des « titres électroniques sécurisés » (TES) qui centralise, pour chaque personne détentrice d’un passeport électronique, ses noms, domicile, taille et couleur d’yeux. Guère plus.

Deux décrets ultérieurs changent la donne. Un premier du 23 janvier 2007 permet à la police et à la gendarmerie de consulter le fichier TES pour lutter contre le terrorisme. Un deuxième décret du 30 avril 2008 ajoute au fichier TES « l’image numérisée du visage ». Depuis 2005, l’image du visage n’était enregistrée que sur la puce du passeport. Par cette évolution, le visage tombe dans les mains de l’État.

Cette évolution ne concerne alors pas les cartes d’identité. Depuis un décret de 1987, le ministère de l’Intérieur est autorisé à réaliser un traitement de données personnelles pour fournir des cartes d’identité. Ce système centralise nom, prénoms, date de naissance, etc., mais pas la photo, qui n’apparaît que sur la carte. Un décret du 21 mars 2007 permet à la police et à la gendarmerie de consulter ce fichier des cartes d’identités pour lutter contre le terrorisme – tel que cela a été autorisé pour les passeports deux mois plus tôt – mais sans leur donner accès à ces images.

B. Le nouveau fichier TES (2012-2016)

Une proposition de loi, soumise par deux sénateurs et adoptée par le Parlement le 6 mars 2012, prévoit de fusionner le « TES passeport » et le fichier des cartes d’identité en un méga-fichier unique. De plus, ce fichier unique contiendra désormais aussi les photographies présentes sur les cartes d’identité (jusqu’ici, seul le « TES passeport » contenait des photos).

Le texte suscite d’importants débats : il prévoit aussi de centraliser dans ce fichier les empreintes digitales de l’ensemble de la population, tout en permettant à la police d’y accéder pour identifier une personne à partir d’une empreinte retrouvée sur les lieux d’une infraction. De nombreux parlementaires saisissent le Conseil constitutionnel qui, dans une décision du 22 mars 2012, déclare la plupart des dispositions de cette loi contraire à la Constitution. La loi, presque entièrement dépouillée, n’est jamais appliquée.

Toutefois, le gouvernement semble avoir été séduit par cette initiative parlementaire. Quatre ans plus tard, il reprend l’essentiel de cette loi avortée dans un décret du 28 octobre 2016, qui intègre au sein du fichier « TES passeport » toutes les données relatives aux cartes d’identité. Le nouveau « méga-fichier TES » comprend désormais les photographies de l’ensemble de la population ou presque : celles de toute personne demandant un passeport ou une carte d’identité.

C. Les visages du TES (2016-aujourd’hui)

Même si ce décret échappe au contrôle du Conseil constitutionnel (qui n’examine que les lois et non les décrets), le gouvernement a manifestement retenu les leçons de l’échec de 2012 : le décret prévoit explicitement que la police ne peut pas accéder aux empreintes digitales conservées dans le fichier TES.

Toutefois, dans le même temps, ce décret a largement étendu le nombre de photographies accessibles aux policiers et gendarmes (pour rappel, les photographies des cartes d’identité n’étaient jusqu’alors ni centralisées ni donc facilement exploitables par la police).

Contrairement au TAJ, le fichier TES ne prévoit pas en lui-même de fonctionnalité de reconnaissance faciale. Mais cette limite est purement technique : il ne s’agit pas d’une interdiction juridique. Rien n’interdit que les photos du TES soient utilisées par un logiciel de reconnaissance faciale extérieur. Ainsi, dans certaines conditions, la police peut consulter le TES pour obtenir l’image d’une personne, la copier dans le TAJ et, à partir de là, traiter cette photo de façon automatisée pour la comparer à d’autres images, telles que celles prises par des caméras de surveillance.

Cette évolution est d’autant plus inquiétante que, contrairement au cadre initial du « TES passeport » et du fichier des cartes d’identité, la police peut accéder aux photos contenues dans ce nouveau fichier pour des raisons qui vont bien au-delà de la seule lutte contre le terrorisme.

III. La loi renseignement

La troisième brique de l’édifice est constituée des lois de sécurité qui permettent à la police de faire le lien entre le TAJ et le TES. Initialement limitées à la lutte antiterroriste, ces lois ont insidieusement étendu leur champ à d’autres domaines (A), jusqu’à ce que la loi renseignement consacre les « intérêts fondamentaux de la Nation » (B).

A. L’extension des règles d’exceptions

C’est une loi du 23 janvier 2006 sur le terrorisme qui avait autorisé la police et la gendarmerie à accéder au « TES passeport » et au fichier des cartes d’identité « pour les besoins de la prévention et de la répression des actes de terrorisme ». Cette loi autorisait aussi les services de renseignement à y accéder pour prévenir ces actes. Cette disposition a été appliquée par deux décrets de janvier et mars 2007, déjà cités plus tôt.

La loi du 14 mars 2011 (la même qui avait créé le TAJ) a modifié cette loi de 2006, permettant à la police et à la gendarmerie de consulter ces fichiers pour bien d’autres finalités que celles motivées par le terrorisme : atteintes à l’indépendance de la Nation, à la forme républicaine de ses institutions, aux éléments essentiels de son potentiel scientifique et économique…

La loi de programmation militaire de 2013 poursuit cette extension. La liste de finalités est entièrement remplacée par le vaste ensemble des « intérêts fondamentaux de la Nation ». Il faut attendre la loi renseignement de 2015 pour bien cerner ce que recouvrent ces « intérêts fondamentaux de la Nation », dont elle donne une liste explicite.

B. Les intérêts fondamentaux de la Nation

Cette liste se retrouve à l’article L811-3 du code de la sécurité intérieure

On y trouve des « intérêts » assez classiques, liés à la sécurité : indépendance nationale, prévention du terrorisme ou de la prolifération d’armes de destruction massive. On y trouve aussi des « intérêts » d’ordre purement politico-économiques : politique étrangère et exécution des engagements européens de la France, intérêts économiques, industriels et scientifiques. Enfin, un troisième groupe est bien plus ambigu : « atteintes à la forme républicaine des institutions » et « violences collectives de nature à porter gravement atteinte à la paix publique ».

Juste après son vote au Parlement, la loi renseignement a été examinée par le Conseil constitutionnel. Dans sa décision du 23 juillet 2015, celui-ci a défini concrètement ce à quoi renvoient certaines de ces notions. Les « violences collectives » recouvrent ainsi les « incriminations pénales définies aux articles 431-1 à 431-10 du code pénal ». Parmi ceux-ci, l’article 431-4 sanctionne le fait de « continuer volontairement à participer à un attroupement après les sommations » de se disperser. L’article 431-9 sanctionne le fait d’organiser une manifestation non-déclarée ou interdite. Pour toutes ces situations, policiers et gendarmes sont donc à présent autorisés à accéder aux photographies contenues dans le fichier TES.

IV. Le fichage des manifestants

Maintenant que toutes les briques de l’édifice sont posées, il s’agit de voir comment la police peut l’utiliser pour identifier les manifestants par reconnaissance faciale. Deux cas sont facilement envisageables – la lutte contre les attroupements (A) et contre les manifestations illégales (B) – qui nous permettent d’interroger la situation concrète du dispositif (C).

A. Fichage après sommations

Prenons un exemple concret. Une manifestation se tient dans une grande ville. La police intervient pour disperser le cortège. Elle fait deux sommations puis photographie la foule. Les personnes dont le visage est visible sur le cliché n’étaient manifestement pas en train de se disperser. Les policiers considèrent qu’il s’agit d’indices graves et concordants selon lesquels ces personnes commettent le délit défini à l’article 431-4 du code pénal, à savoir « continuer volontairement à participer à un attroupement après les sommations ». Une fiche est ouverte dans le TAJ pour chacune d’elle : leur nom est encore inconnu et la fiche ne contient donc que leur photo, accompagnée de la date et du lieu de l’événement.

La police est autorisée à utiliser des logiciels de reconnaissance faciale pour établir un lien entre la photo contenue dans le TAJ à une autre photo collectée ailleurs. Lutter contre cette infraction constitue un « intérêt fondamental de la Nation » (la prévention des violences collectives) qui permet à la police de collecter ces autres photos dans le fichier TES, où presque toute la population sera à terme fichée (au gré des renouvellements de cartes d’identité et de passeports).

Pour obtenir une photo dans le TES, il faut avoir le nom de la personne concernée. Ainsi, pour identifier les manifestants, la police techniquement peut interroger le fichier TES à partir du nom de chaque personne dont elle estime qu’elle a pu participer à la manifestation. Cette liste de noms peut être constituée de nombreuses façons : renseignements policiers en amont, groupes Facebook, personnes ayant retweeté un appel à manifester, etc. Après tout, si elle veut arriver à ses fins, la police peut directement utiliser la liste de noms des habitant⋅e⋅s d’une ville ou d’un quartier.

Une fois la liste de noms constituée, celle-ci permet à la police de réunir au sein du TES un ensemble de photographies. Chaque photo est comparée de façon automatisée aux photos ajoutées dans TAJ à l’issue de la manifestation, afin d’établir des correspondances. Chaque fois que le logiciel de comparaison faciale trouve une correspondance, les données (noms, prénoms, date de naissance, adresse, etc.) issues de la fiche TES d’une personne peuvent être transférées dans le fichier TAJ pour venir garnir la fiche du manifestant qui, jusqu’ici, était resté anonyme.

Ce processus se renforce au fur et à mesure des manifestations : dès que des participantes ont été fichés au TAJ avec leur photographie, il devient toujours plus aisé de les retrouver lors des manifestations suivantes en allant les chercher directement dans le TAJ sans plus avoir à passer par le TES.

B. Fichage des complices

Le refus de se dissiper après sommation n’est pas la seule infraction qui permet de ficher massivement les manifestants. Comme vu ci-dessus, la lutte contre l’organisation de manifestations interdites ou non-déclarées est, d’après le Conseil constitutionnel, un autre « intérêt fondamental de la Nation » qui permet de fouiller le TES. Or, tel que vu plus haut, toute personne peut être fichée au TAJ en simple qualité de complice d’un délit, et notamment de celui-ci.

Dès lors, que penser de ce qu’a déclaré Emmanuel Macron lors des mouvements sociaux de l’an dernier : « Il faut maintenant dire que lorsqu’on va dans des manifestations violentes, on est complice du pire » ? De même, que penser de ces propos de Gérard Collomb, ministre de l’Intérieur au même moment : « Il faut que les [manifestants] puissent s’opposer aux casseurs et ne pas, par leur passivité, être d’un certain point de vue, complices de ce qui se passe » ?

Ne s’agit-il pas d’autorisations données aux forces de l’ordre de considérer presque tous les manifestants comme complices de chaque manifestation partiellement interdite ou non-déclarée à laquelle ils participent ? Leur fichage massif dans le TAJ à partir du fichier TES en serait permis. Dans ce cas de figure, la police serait autorisée à chercher à identifier toutes les personnes figurant sur des photos prises au cours de manifestations.

C. Que se passe-t-il en pratique ?

Ces différents exemples illustrent le fait que le droit actuel permet déjà la généralisation de la reconnaissance faciale des manifestants. Sans contre-pouvoir effectif, difficile d’y voir clair sur les pratiques réelles des policiers et gendarmes.

Peu importe que ce fichage soit ou non déjà généralisé en pratique, il est déjà autorisé, ne serait-ce qu’en théorie, et cela de différentes façons. Dans ces conditions, difficile d’imaginer que ces techniques ne soient pas déjà au moins expérimentées sur le terrain. Difficile d’imaginer que, parmi la dizaine de drones déployés dernièrement au-dessus des manifestations, aucun n’ait jamais participé à une telle expérimentation, si tentante pour les forces de l’ordre et soumise à si peu de contrôle effectif. C’est d’autant plus probable quand on voit à quel point « l’analyse vidéo » a été présentée comme cruciale dans la répression des manifestations de l’hiver dernier (2018-2019).

De plus, la présente démonstration concerne le fichage massif des manifestants. Elle s’intéresse à l’hypothèse selon laquelle n’importe quelle personne peut faire l’objet d’un fichage policier particulièrement intrusif grâce à la reconnaissance faciale. C’est pour cette raison que nous nous sommes attardé⋅e⋅s à démontrer comment la police pouvait accéder au TES, où la quasi-totalité de la population est fichée.

Toutefois, une démonstration plus simple pourrait se limiter à la seule utilisation du TAJ, qui autorise à lui seul et depuis 2012 la reconnaissance faciale des manifestants. Certes, cette reconnaissance faciale ne concernerait alors que les personnes dont le visage est déjà contenu dans le TAJ, suite à une interaction antérieure avec la police. Mais, comme nous l’avons vu, le fichier TAJ concerne déjà une part significative de la population.

Conclusion

Les conséquences découlant du fait d’être fiché dans le TAJ en tant que « participant à une manifestation violente » sont suffisamment graves pour dissuader une large partie de la population d’exercer son droit de manifester.

L’article R40-29 du code de procédure pénal prévoit que le TAJ est consultable dans le cadre d’« enquêtes administratives » : l’administration peut vérifier qu’une personne n’y est pas fichée avant de l’embaucher dans de nombreuses fonctions publiques, pour encadrer certaines professions privées liées à la sécurité ainsi que pour délivrer ou renouveler des titres de séjour aux personnes étrangères.

Une personne raisonnable pourrait tout à fait vous déconseiller de participer à des manifestations à l’avenir. Elle vous inviterait à renoncer à ce droit fondamental : les risques sont trop importants, surtout si vous imaginez rejoindre un jour la fonction publique ou que vous n’êtes pas de nationalité française.

Une personne encore plus raisonnable vous dirait l’inverse : ce système est intolérable et il nous faut le déconstruire.

Nous venons d’envoyer au gouvernement une demande d’abrogation des dispositions du décret TAJ qui autorisent la reconnaissance faciale. Ce décret permet de recourir massivement à cette technique sans que la loi ne l’ait jamais autorisée, ce que la CNIL a récemment et clairement rappelé être illégal dans des affaires similaires. Si le gouvernement rejette notre demande, nous attaquerons le décret TAJ devant le Conseil d’État.


[LCI] Reconnaissance faciale : peut-on vraiment y échapper ?

Sun, 17 Nov 2019 10:00:00 +0000 - (source)

[…] Révolutionnaire, pour les uns. Liberticide et dangereuse, pour les autres. La reconnaissance faciale divise. Pour vous aider à y voir plus clair dans ce débat, LCI a confronté les points de vue de l’un de ses partisans, Didier Baichère, député (LaREM) des Yvelines, vice-président de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, et de l’un de ses détracteurs, Martin Drago, juriste à la Quadrature du net, association de défense des droits et libertés des citoyens sur Internet. […]

Martin Drago (juriste à la Quadrature du net) : La reconnaissance faciale pose des difficultés majeures en termes de protection de la vie privée et d’exercice des libertés publiques. Qui dit « reconnaissance », dit aussi « connaissance préalable » et donc fichage. Le but de ces technologies, à terme, c’est une surveillance de masse, invisible et indolore. Il faut bien comprendre que les données biométriques ne sont pas des données personnelles comme les autres, car elle est intrinsèquement liée à votre corps. Lorsqu’on recueille vos empreintes ou votre ADN, vous le savez. Avec la reconnaissance faciale, c’est beaucoup plus insidieux. Vous ne savez pas forcément qu’une caméra vous filme et compare votre visage à une base de données. […]

https://www.lci.fr/high-tech/reconnaissance-faciale-peut-on-y-echapper-2…

[NDLRP : Soutenons notre internet, La Quadrature a besoin de vos dons.]


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